38. La décoration dans les films : quand le décor raconte une histoire: les intérieurs de Hurlevent

Table des matières

Quand les décors racontent une histoire : les intérieurs de Hurlevent

Il y a des films que l’on regarde pour leur histoire.

D’autres pour leurs acteurs, leur musique ou leurs paysages.

Et puis il y a ceux que l’on regarde aussi avec les yeux d’une décoratrice.

C’est exactement ce qui m’est arrivé devant Hurlevent, la nouvelle adaptation du roman d’Emily Brontë réalisée par Emerald Fennell.

Je suis sortie du film avec des images plein la tête. Les paysages, évidemment, mais surtout les maisons, les couleurs, les matières, les chambres, les couloirs… J’avais envie de mettre pause toutes les cinq minutes pour regarder un détail !

Et ce qui m’a particulièrement intéressée, c’est que les décors ne sont pas simplement là pour être beaux.

Ils racontent quelque chose.

Ils nous parlent des personnages, de leurs émotions, de leurs contradictions et même de leur manière d’habiter le monde.

La production designer Suzie Davies, accompagnée de la décoratrice Charlotte Dirickx, a imaginé deux univers extrêmement différents : Wuthering Heights, la demeure rude et presque organique des Earnshaw, et Thrushcross Grange, la maison élégante et opulente des Linton. Les deux maisons ont été construites en décors, avec des intérieurs et des extérieurs pensés pour pouvoir se parcourir presque comme de véritables maisons.

Mais attention : si vous cherchez une reconstitution historique fidèle, passez votre chemin.

Emerald Fennell et son équipe ont choisi de faire quelque chose de beaucoup plus libre. Les proportions sont volontairement étranges, les matières sont exagérées et certaines références sont même très contemporaines. L’objectif n’était pas de reproduire exactement une maison du XIXe siècle, mais de retrouver la sensation que le roman pouvait provoquer lorsqu’on le découvre adolescent : quelque chose de romantique, inquiétant, sauvage et presque irréel.

Et c’est précisément ce qui rend les décors aussi intéressants.

Alors, entrons dans les maisons.

Wuthering Heights : quand la maison semble vivante

Commençons par Wuthering Heights.

Dès que l’on découvre cette maison, quelque chose est immédiatement différent.

Elle n’est pas vraiment accueillante.

Les matières sont brutes, les couleurs sombres, les volumes parfois oppressants. La pierre et le bois semblent avoir été directement arrachés au paysage environnant.

Et surtout, on a presque l’impression que la nature essaie de reprendre ses droits sur la maison.

C’est un choix complètement assumé par l’équipe du film. Les rochers semblent prolonger les murs, certaines surfaces donnent l’impression de transpirer et l’humidité est omniprésente. Même l’extérieur de Wuthering Heights a été recouvert de tuiles brillantes afin de donner cette sensation de pluie permanente.

C’est une idée que je trouve géniale en décoration :

faire disparaître la frontière entre l’intérieur et l’extérieur.

Au lieu d’avoir une maison parfaitement protégée du paysage, le paysage semble entrer dans la maison.

Et cela correspond parfaitement à l’histoire.

Wuthering Heights est sauvage, instinctive, presque animale.

Le salon : la pierre comme élément émotionnel

Le salon est probablement l’une des pièces les plus impressionnantes de Wuthering Heights.

La cheminée est particulièrement spectaculaire : elle semble directement taillée dans la roche qui se trouve derrière la maison.

Mais ce n’est pas une pierre froide et parfaitement maîtrisée.

Elle paraît humide.

Elle semble presque transpirer, saigner ou pleurer.

Ce détail peut sembler excessif, mais il résume parfaitement l’approche du film : chaque élément du décor doit provoquer une émotion.

Même le sol à damier participe à cette atmosphère étrange.

Et au-dessus de la pièce, on retrouve également une peinture représentant les sept péchés capitaux. Elle n’est pas forcément là pour attirer immédiatement l’attention du spectateur, mais elle ajoute une sensation de lourdeur et de malaise.

C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans un intérieur : les détails que l’on ne remarque pas forcément immédiatement.

Un tableau, une texture, un objet placé légèrement en retrait…

Tout n’a pas besoin d’être spectaculaire.

Parfois, l’atmosphère naît de l’accumulation de petits détails.

La cuisine : quand l’architecture raconte le personnage

C’est probablement l’une des idées les plus intéressantes de tout le film.

La cuisine de Wuthering Heights a été conçue avec des portes et des plafonds volontairement trop bas.

Pourquoi ?

Pour que Heathcliff, interprété par Jacob Elordi, ne puisse presque jamais s’y tenir complètement droit.

L’espace devient alors une manière de raconter son personnage.

Il est physiquement trop grand pour cette maison.

Il n’y trouve jamais vraiment sa place.

Il est constamment contraint par son environnement.

Et ça, c’est fascinant parce qu’on sort complètement de la décoration comme simple esthétique.

L’architecture devient narrative.

Une pièce peut raconter quelque chose d’un personnage simplement grâce à ses proportions.

On pourrait presque se demander : et si, dans nos propres intérieurs, nous réfléchissions davantage à ce que les volumes racontent de nous ?

La chambre de Cathy : poésie, enfance et étrangeté

La première chambre de Cathy à Wuthering Heights est complètement différente.

Elle possède quelque chose de beaucoup plus enfantin et fantasque.

On y retrouve notamment les fameuses poupées suspendues au plafond, mais également des détails qui donnent l’impression que la pièce a véritablement été habitée pendant des années.

Les planches du sol n’ont pas toutes la même apparence et les murs gardent cette sensation d’humidité et de vieillissement propre à la maison.

La fenêtre donne directement sur les écuries.

Et encore une fois, tout est pensé pour créer un lien entre Cathy, la maison et son environnement.

J’aime beaucoup cette idée : une chambre d’enfant n’a pas besoin d’être parfaite pour être belle.

Elle peut être un peu désordonnée, pleine d’objets, de souvenirs, de petites choses étranges.

Elle doit avant tout raconter la personne qui y vit.

La chambre de Heathcliff : le mobilier de la débrouille

La chambre de Heathcliff est encore plus intéressante.

Elle se situe au-dessus des écuries et possède une fenêtre en forme de losange qui permet de voir la chambre de Cathy à travers la cour.

Mais le lit lui-même est probablement ce qui m’a le plus marquée.

Il ne ressemble pas vraiment à un lit traditionnel.

L’idée était presque de donner l’impression que Heathcliff avait fabriqué son propre couchage avec ce qu’il avait trouvé : une vieille porte, des peaux animales, une chaise…

C’est une esthétique de récupération avant même que l’on parle de décoration responsable.

Et ça me plaît énormément.

Parce que cela montre qu’un intérieur intéressant ne dépend pas forcément du prix des meubles.

Un objet peut être beau parce qu’il raconte comment il est arrivé là.

Une vieille porte transformée en tête de lit peut parfois avoir beaucoup plus de personnalité qu’une tête de lit achetée neuve.

Maintenant, changeons complètement d’univers…

Bienvenue à Thrushcross Grange

Si Wuthering Heights est brute, humide et presque sauvage…

Thrushcross Grange est son opposé.

C’est élégant.

Luxueux.

Coloré.

Extravagant.

Mais surtout… extrêmement maîtrisé.

Et c’est justement là que les choses deviennent intéressantes.

Parce que cette maison semble parfaite.

Mais elle est aussi légèrement dérangeante.

Tout est très travaillé, très décoratif, parfois presque trop.

La maison représente une forme de richesse et de sophistication, mais elle montre également le conflit intérieur de Cathy : elle est attirée par cet univers, tout en étant profondément liée à quelque chose de beaucoup plus sauvage.

La production designer explique d’ailleurs que Thrushcross Grange devait paraître ordonnée, décorative et entièrement construite par l’homme, à l’opposé de Wuthering Heights.

Le hall : oser une couleur forte

Impossible de parler de Thrushcross Grange sans parler du rouge.

Le hall est spectaculaire.

Le rouge est présent sur les murs et jusque sur le plafond, avec un immense escalier qui devient presque la pièce maîtresse de la maison.

Au-dessus, un lustre entouré de mains reprend un motif que l’on retrouve ailleurs dans la maison.

Même l’espace sous l’escalier est recouvert d’une matière rouge qui évoque presque une bouche et des dents.

Et là encore, le rouge n’est pas simplement une couleur décorative.

Il devient un fil conducteur.

Une couleur qui revient suffisamment souvent pour créer une identité visuelle forte.

C’est une excellente leçon de décoration.

On n’a pas besoin de mettre une couleur partout pour qu’elle soit présente.

Une teinte peut être répétée dans plusieurs détails : un tapis, une lampe, un coussin, une œuvre, une boiserie…

Et progressivement, elle devient le fil rouge de la pièce.

La bibliothèque : ma pièce coup de cœur

S’il fallait choisir une seule pièce dans le film, je crois que ce serait celle-ci.

La bibliothèque de Thrushcross Grange possède un sol rouge brillant absolument incroyable.

Mais ce qui la rend réellement particulière, c’est son motif de mains.

On retrouve ces mains dans la cheminée, dans les appliques murales et même dans les ombres projetées au-dessus des bibliothèques.

C’est étrange.

C’est théâtral.

Et c’est parfaitement cohérent avec l’univers du film.

La pièce a d’ailleurs été imaginée en dialogue avec les costumes de Cathy. Son costume rouge et blanc a notamment inspiré le sol rouge de la bibliothèque, comme si la robe et l’architecture se répondaient.

C’est quelque chose que je trouve passionnant dans la conception d’un intérieur :

la décoration n’a pas besoin d’être pensée isolément.

On peut réfléchir à la relation entre les vêtements, les œuvres, les matières, les couleurs et l’architecture.

Tout peut dialoguer.

La salle à manger : le maximalisme assumé

La salle à manger continue dans cette idée d’opulence.

Les murs, le plafond, les miroirs et les objets décoratifs semblent appartenir au même univers.

Et au fond de la pièce, on découvre notamment une maison de poupée.

C’est un détail étrange, presque théâtral.

Mais il contribue justement à donner à la pièce cette impression de monde miniature, artificiel et parfaitement contrôlé.

Ce que j’aime ici, c’est l’absence de peur du décor.

On pourrait facilement trouver cette pièce « trop ».

Trop de motifs.

Trop de détails.

Trop de couleurs.

Et pourtant, c’est justement ce qui fait son identité.

Le maximalisme fonctionne lorsqu’il est assumé.

Le salon bleu : quand la matière remplace le motif

Le salon de Thrushcross Grange change encore d’ambiance.

Les murs sont habillés de teintes bleues riches, avec des motifs et des reliefs qui donnent beaucoup de profondeur.

Des formes ressemblant à des cristaux viennent habiller les murs.

Le sol, lui, est recouvert d’une moquette bleue assortie.

Et les meubles ont également été habillés dans des tonalités coordonnées.

Résultat : la pièce est presque monochrome.

Mais elle n’est absolument pas plate.

Pourquoi ?

Parce que la matière fait tout.

Les différentes textures, les reliefs, les tissus et les variations de bleu permettent de créer une décoration très riche sans multiplier les couleurs.

C’est une belle leçon pour nos propres intérieurs :

un camaïeu peut être beaucoup plus intéressant qu’une multitude de couleurs si l’on joue suffisamment avec les matières.

La chambre d’Edgar : le vert jusqu’au bout

La chambre d’Edgar est une autre démonstration de décoration immersive.

Ici, le vert domine.

Les murs, le tapis très épais, le mobilier et même certains éléments décoratifs participent à cette atmosphère.

Le lit est particulièrement travaillé et les panneaux muraux sont recouverts de tissu.

Cette technique, appelée gainage, consiste à habiller les surfaces avec une matière textile. Dans cette chambre, elle a été poussée très loin puisque les panneaux, les moulures, les portes et même la cheminée ont été recouverts.

C’est une décoration presque enveloppante.

Et cela correspond bien au personnage d’Edgar : riche, installé, confortable, mais aussi enfermé dans son propre monde.

La chambre d’Isabella : le pouvoir d’une couleur inattendue

Et puis arrive Isabella.

Sa chambre est beaucoup plus jeune, plus fantaisiste et plus féminine.

Le violet domine.

Les murs sont recouverts de soie violette plissée, et la pièce est remplie de petits objets décoratifs, de boîtes et de bibelots.

Ce qui est intéressant, c’est que certaines de ces pièces ne correspondent même pas exactement à l’époque historique du récit.

Et c’est volontaire.

Le film ne cherche pas la fidélité historique absolue.

Il cherche une sensation.

Cette chambre doit évoquer une jeune fille qui possède tout ce qu’elle pourrait désirer.

C’est presque une chambre de rêve.

Et c’est peut-être ça, finalement, la grande différence entre une décoration « réaliste » et une décoration cinématographique :

le cinéma se permet d’exagérer pour nous faire ressentir quelque chose.

La chambre de Cathy : quand les murs deviennent une seconde peau

Et voici probablement le décor le plus fou du film.

La chambre de Cathy à Thrushcross Grange est surnommée la « Skin Room ».

Pourquoi ?

Parce que les murs semblent être faits de peau.

L’équipe a utilisé un matériau souple ressemblant à du latex et l’a imprimé avec des images de la peau de Margot Robbie : grains de beauté, détails de peau, veines…

Les panneaux ont ensuite été agrandis et installés dans la pièce.

Le résultat est extrêmement troublant.

La chambre semble vivante.

Presque organique.

Et ce choix raconte quelque chose de Cathy : elle est littéralement entourée par une représentation de son propre corps.

La décoration devient alors une extension du personnage.

C’est probablement l’exemple le plus spectaculaire du film d’un principe que j’adore :

un décor peut être symbolique sans être réaliste.

La chambre de Nelly : la simplicité au milieu de l’excès

Et puis, au milieu de tous ces décors extravagants, il y a la chambre de Nelly.

Et c’est justement parce qu’elle est différente qu’elle m’a intéressée.

Elle est plus sobre.

Plus dépouillée.

Elle est également la seule pièce de Thrushcross Grange à utiliser un véritable papier peint.

Le plafond violet est réalisé en plâtre poli.

Comparée aux autres pièces, elle semble presque calme.

Et je trouve cela très intéressant.

Parce qu’une maison cohérente n’a pas besoin que toutes ses pièces aient exactement la même intensité.

Au contraire.

Le contraste permet aux pièces fortes d’être encore plus fortes.

Si tout est spectaculaire, plus rien ne l’est vraiment.

Ce que je retiens de Hurlevent en tant que décoratrice

Après avoir regardé toutes ces pièces, je crois que ce qui me plaît le plus dans le film n’est finalement pas une couleur ou un meuble en particulier.

C’est la manière dont les espaces racontent les personnes qui les habitent.

Wuthering Heights est humide, brut, irrégulier et presque sauvage.

Thrushcross Grange est ordonnée, riche, sophistiquée et artificielle.

Et entre les deux, il y a Cathy.

Une femme qui semble appartenir aux deux univers sans réussir à être complètement chez elle dans aucun.

Et c’est exactement ce que le décor nous raconte.

Cela me rappelle pourquoi j’aime autant la décoration intérieure.

Parce qu’un intérieur n’est pas simplement une jolie association de couleurs.

Ce n’est pas seulement choisir un canapé, une table basse ou une peinture.

C’est créer une atmosphère.

Créer un endroit dans lequel on se reconnaît.

Un endroit qui raconte quelque chose.

Et surtout, un endroit qui provoque une émotion.

Trois idées que je garderais pour nos propres intérieurs

1. Oser raconter une histoire

Un objet étrange, une vieille photographie, un meuble chiné, une œuvre qui nous touche…

Tout n’a pas besoin d’être choisi parce que c’est « tendance ».

Un intérieur intéressant est souvent un intérieur qui raconte quelque chose de la personne qui y vit.

2. Jouer avec une couleur forte

Le rouge de Thrushcross Grange montre qu’une couleur peut devenir une véritable signature.

Pas besoin de repeindre toute sa maison en rouge.

Quelques rappels bien placés peuvent suffire à créer un fil conducteur.

3. Ne pas avoir peur des matières

Pierre, bois, velours, soie, métal, verre, laine…

Une pièce peut être très intéressante avec peu de couleurs si les matières sont suffisamment variées.

Et surtout, ne pas oublier que la texture est aussi une couleur à sa manière.

Finalement, la plus belle inspiration du film…

Ce n’est peut-être pas de reproduire la bibliothèque rouge, la chambre en peau ou le salon bleu chez soi.

Ce serait même probablement une mauvaise idée.

Ce que je retiens surtout de Hurlevent, c’est cette volonté de créer des intérieurs qui ont une âme.

Des maisons imparfaites.

Des pièces qui racontent leurs habitants.

Des objets qui provoquent quelque chose.

Des couleurs qui ont un sens.

Des matières qui donnent envie de les toucher.

Et surtout, cette idée que la décoration peut être bien plus qu’une question d’esthétique.

Elle peut raconter une histoire.

Alors la prochaine fois que vous regarderez un film, je vous invite à faire attention à autre chose que l’intrigue.

Regardez les murs.

Le sol.

Les rideaux.

Les meubles.

Les objets posés sur les étagères.

La lumière.

Les couleurs.

Et demandez-vous :

« Qu’est-ce que cette pièce essaie de me raconter ? »

Parce qu’au cinéma comme dans nos maisons, un décor peut parfois en dire beaucoup plus que les personnages eux-mêmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *